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TETE-À-TETE DE ROBERT ARNAUT AVEC MIQUÉU DE CAMELAT
Je l'appelais "pay ". Il était mon voisin, mon ami, et je le considérais un peu comme mon grand-père. Il avait, sur moi, l'avance de plus d'un demi-siècle et portait en lui toute la poésie de nos montagnes. Au fond d'une vallée, là où le vent, la neige, Le froid râpent la peau des hommes, là où la terre avare ne donne quaux moutons, dans un village frileux, blotti entre les seins glacés de la déesse Pyrène... un poète !... ça ne fait pas sérieux...
Pour les Arrensois, il était "l'épicier". Jamais je n'ai su pourquoi il avait transformé une pièce de sa maison en boutique, pourquoi cet octogénaire s'obstinait à vendre du sucre, du fil à coudre. Par habitude ! Pour ne pas trancher le lien qui l'empêchait de monter dans les nuages ! Dans cette pièce, sans vitrine, flottait une odeur épaisse et bâtarde de café, de Jalapa, d'espadrilles neuves, de réglisse et de clous de girofle.
Son bureau, séparé de la boutique par l'étroit couloir à carrelage froid, restait toujours dans la pénombre pour entraver la cha-leur du dehors. Il suffisait au client de pousser la porte entrebâillée et d annoncer très fort sa commande :
de lhuile et de la chocorée , pay !
- Sers-toi ! Deux francs cinquante.
- Jai pas la monnaie !
- Tu paieras demain !
Quand on avait l'appoint, on laissait les sous sur le comptoir. Je n'ai jamais entendu dire qu'une paire de lacets ait été chapardée par un client indélicat. Qui aurait songé à voler dans cette boutique de poète? Qui aurait osé abuser de la confiance de cet Ovide Pyrènéen ? A longueur de journée, sous son plat béret, les mains nouées sur l'estomac, il ratissait ses souvenirs.
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| Trois générations nous séparaient. J'étais un garçon de la ville, lui un enfant des montagnes. J' ignorais tout de la littérature occitane, lui, il était l'égal de Mistral et de Roumanille. Pourquoi donc se produisit cette attirance, ce besoin de communiquer, lui de transmettre et moi de recevoir ? Le hasard ! Les circonstances ! Javais pris lhabitude de venir boire tous les matins à la source du vieux poète. Nous restions, face à face, à grignoter de longs silences. |
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| Lorsqu'il me parlait, en économisant ses mots, il me transfusait doucement sa connaissance. Ses mots coulaient en moi comme du sang chaud. Il se levait lentement en s'appuyant à son bureau, s'éloignait à petits pas glissés vers la bibliothèque qui abritait ses livres les plus précieux. En voyant cette porte vitrée s'ouvrir, je sentais qu'une chose importante se produisait, que j'allais être le témoin d'une secrète découverte. La première fois quil fit ce geste, il sortit un petit livre à reliure rouge, le caressa doucement, revint à son fauteuil et me dit d'un air gourmand ''Guido Cavalcanti, un des plus grands poètes italiens, lami de Dante . Au hasard, il ouvrit le livre, lut lentement, en détaillant les vers comme on déguste une liqueur. Cette langue romane lui était familière. Si je ne saisissais pas le sens des mots, j'appréciais leur musique, intimement convaincu que Pay prenait un réel plaisir à lire ces vers. Je fis semblant de le suivre dans les méandres de sa volupté. Lorsqu'il releva la tête, j'aperçus, au coin de ses yeux, une petite perle humide. Elle y demeura un moment car la pudeur lempêcha de l'essuyer. Il souleva sa main comme un prêtre bénissant, tandis que son index, resté raide à la suite de je ne sais quel accident, montra le firmament des poètes et dans un souffle me redit Guido Cavalcanti. Il dodelina de la tête comme pour bien se pénétrer de l'importance de la chose. |
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